La doctrine du « sola Scriptura » semble valoriser l’Écriture ; en réalité, elle en est surtout une instrumentalisation, puisqu’elle permet au croyant, en s’éloignant de l’interprétation que l’Église fait de l’Écriture, de plaquer sur celle-ci sa propre interprétation ! La preuve en est que, parmi ceux-là mêmes qui prétendent se référer à l’Écriture seule, on trouve des croyances très diverses : certains croient en la Trinité, d’autres non ; certains croient la divinité de Jésus, d’autres non, etc.
Mais l’Écriture elle-même, si l’on veut bien la prendre au sérieux, interdit cette doctrine. D’abord, parce que, par son processus de rédaction, on l’a vu, elle est elle-même précédée, portée par la Tradition. Mais aussi, dans son texte même :
- Penchons-nous sur trois versets de l’Écriture :
- dans son enseignement, Jésus parle de « la chaire de Moïse » (Mt 23,2) ;
- saint Paul évoque le « rocher » qui suit le peuple hébreu au désert (1Co 10,4) ;
- saint Matthieu, au début de son évangile, fait référence à une parole des prophètes, « Il sera appelé Nazaréen » (Mt 2,23).
Le problème ? Aucun de ces trois éléments ne se trouve expressément dans l’Ancien Testament. Dans les trois cas, Jésus, saint Paul et saint Matthieu font référence à la tradition orale du judaïsme. Si la doctrine du « sola Scriptura » était vraie, Jésus lui-même serait donc hérétique.
- On se souvient aussi de la conclusion de l’Évangile selon saint Jean (21,25) : « Il y a encore beaucoup d’autres choses que Jésus a faites ; et s’il fallait écrire chacune d’elles, je pense que le monde entier ne suffirait pas pour contenir les livres que l’on écrirait. »
- Plus loin, en Actes 8 (30-31), Philippe demande à l’eunuque de la reine Candace : « Comprends-tu ce que tu lis ? » Et lui, de répondre : « Comment le pourrais-je, s’il n’y a personne pour me guider ? » Comme toutes les scènes rapportées dans les Actes, la scène du baptême de l’Éthiopien a une valeur programmatique, qui indique ce que sera la vie de l’Église : l’Écriture y sera expliquée par les apôtres.
- Un peu après, en Actes 20, 35, saint Paul cite une sentence de Jésus : « Il faut se souvenir des paroles du Seigneur Jésus, car lui-même a dit : Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir. » À la date de ce discours de saint Paul, les évangiles ne sont pas encore rédigés et publiés ; saint Paul lui-même n’a pas connu Jésus selon la chair : il tient cette phrase de la tradition orale des apôtres. Et saint Luc lui-même quand il rédige les Actes rapporte ce propos de saint Paul alors qu’il n’a pas jugé bon de rapporter la maxime de Jésus dans son Evangile : ainsi, l’évangéliste lui-même montre que toutes les paroles de Jésus ne sont pas nécessairement rapportées dans les Évangiles, et que la tradition orale venue des apôtres doit être prise en compte.
- Dans sa Première lettre aux Corinthiens, saint Paul se donne en exemple, avec Apollos, en disant : « ainsi, vous pourrez apprendre de nous à ne pas aller au-delà de ce qui est écrit » (4, 6). En ne citant que la fin de la phrase, « rien au-delà de ce qui est écrit », on pourrait croire qu’il s’agit d’une formulation du « sola Scriptura », mais le contexte montre bien qu’il n’en est rien :
- Saint Paul ne dit pas cela en commentant un texte de l’Écriture, mais en commentant « ces comparaisons qui s’appliquent à Apollos et à [lui]-même » ; et il précise bien : « ainsi pourrez-vous apprendre de nous », de l’exemple vivant des apôtres, « à ne pas aller au-delà de ce qui est écrit ». C’est la vie des apôtres, la vie de l’Église, qui sert de règle à l’interprétation des Écritures.
- À l’époque de cette lettre, les Évangiles ne sont pas rédigés, non plus que les Lettres des apôtres. Pour saint Paul, l’Écriture ne désigne que l’Ancien Testament. Si par cette phrase, il avait voulu dire qu’il ne fallait rien recevoir en-dehors de l’Écriture, cela aurait signifié qu’il nous faudrait aussi rejeter le Nouveau Testament, ce qui est une absurdité.
- Et voici l’exhortation que saint Paul adresse aux Thessaloniciens (2Th 2,15) : « Gardez bien les traditions que nous vous avons enseignées, soit de vive voix, soit par lettre. » Peut-on être plus clair ?
- Enfin, on trouve chez saint Pierre cette phrase, tout autant dénuée d’ambiguïté, qu’il qualifie de « chose essentielle » (2P 1,20) : « Pour aucune prophétie de l’Écriture il ne peut y avoir d’interprétation personnelle ». Cette consigne apparaît alors que l’apôtre commente le témoignage qu’il a rendu des mystères du Seigneur, montrant que les prophéties de l’Ancien Testament sont accomplies en Jésus. Mais à quoi oppose-t-il « interprétation personnelle » ? Aux Évangiles ? Ils ne sont pas encore écrits, et saint Pierre lui-même n’en écrira pas. C’est à son témoignage qu’il se réfère, encore et toujours.
- Plus loin dans cette même lettre, encore, Pierre se permet un commentaire sur les lettres de Paul : « on y trouve des textes difficiles », écrit-il (3,16), avant de mettre en garde contre les fausses interprétations qui pourraient en être faites. Mais donne-t-il un critère d’interprétation ? Renvoie-t-il à l’Écriture, ou à la conscience personnelle ? Évidemment pas. Comme dans toute la lettre, c’est de son propre témoignage qu’il parle.
Il est donc manifestement contraire à la lettre de l’Écriture et à la pratique de l’Église primitive de prétendre se référer à l’Écriture seule comme règle de la foi …